Changer la société en profondeur

Cofondatrice de l’organisation éthiopienne Kembatti Mentti Gezzima-Tope (KMG – Union des Femmes de Kembatta), Bogaletch Gebre se consacre à la défense des droits des femmes. Par son combat contre les enlèvements de femmes à marier, les viols et les mutilations génitales féminines, KMG a réussi à changer la société en profondeur. La santé, l’éducation, l’emploi et l’environnement sont d’autres terrains d’action pour Bogaletch Gebre.

À l’âge de 12 ans, Bogaletch Gebre a été victime de brutales mutilations génitales et ces pratiques ont provoqué le décès en bas âge de l’une de ses sœurs. Bogaletch fut une jeune fille déterminée et farouchement indépendante. Lorsqu’elle vit l’alphabet Amharique sur le mur de la maison de son cousin, elle en mémorisa les 268 caractères. Plus tard, elle se réfugia dans une école de missionnaires et devint la première fille de son village à fréquenter l’école primaire. Une bourse lui donna accès à l’enseignement supérieur à Addis-Abeba. Elle alla ensuite étudier la microbiologie à Jérusalem avant d’obtenir une bourse Fulbright pour l’université du Massachusetts.

S’attaquer aux tabous

Alors que Bogaletch Gebre travaillait à son doctorat en épidémiologie à Los Angeles, son pays était en proie à la famine, à la pauvreté et à l’agitation politique. Les filles continuaient à être victimes de mutilations, d’enlèvements et de viols.

Elle rentra au pays en 1997 avec 5.000 dollars et un projet: avec sa sœur Fikirte, elle fonda KMG et se lança dans une série de ‘Community Conversations’ révolutionnaires pour inciter des hommes et des femmes à dialoguer et à s’attaquer à des tabous profondément enracinés dans leur culture. Car elle croit que le changement résulte d’un engagement et non d’un miracle.

Une étude de l’Unicef confirma en 2008 qu’en dix ans à peine, les mutilations génitales féminines avaient spectaculairement chuté dans les régions où KMG est active, passant de cent pour cent à moins de trois pour cent parmi les nourrissons. L’Unicef a recommandé de reproduire le modèle de KMG dans d’autres régions d’Afrique.

Quelques questions à Bogaletch Gebre

Comment faire pour transformer des communautés?

“Il n’y a pas de recette. On s’engage dans quelque chose et ensuite tout ce qu’on fait vous parle si vous êtes prêt à l’entendre. Il faut aller vers les gens et se mettre vraiment à leur écoute pour réaliser des changements de société. Quand j’étais jeune et que je parlais à des personnes âgées, je devais regarder leurs pieds et pas leurs visages. Devenue adulte, je me suis retrouvée face à une assemblée de 800 hommes, femmes et enfants. Je leur ai dit que les mutilations génitales n’étaient ni une prescription de la Bible, ni du Coran. Alors, d’où proviennent ces pratiques? Pourquoi voulons-nous ‘corriger’ l’œuvre de Dieu? Tout est affaire de contexte.” Quand Bogaletch Gebre a montré un film représentant les mutilations génitales féminines à un groupe d’hommes, quatre d’entre eux ont dû vomir et un s’est évanoui.

Comment voyez-vous les droits des femmes?

“Lorsque j’ai parlé aux femmes d’égalité, cela a été une prise de conscience totale. Quand elles m’ont dit qu’elles n’avaient aucun recours si leur mari les battait, je leur ai expliqué leurs droits constitutionnels, légaux et humains. Nous avons appris à faire le lien entre les problèmes politiques, économiques et sociaux qui affectent la vie des femmes. Elles ont la capacité de changer. Mais le vrai changement doit se faire collectivement. Chacun doit apprendre à l’autre que ce qui est bon pour les femmes et les jeunes filles est aussi bon pour la communauté.”

Quel est l’élément essentiel pour que les jeunes filles prennent confiance en elles?

“Elles doivent avoir les mêmes chances dès la naissance pour les aider à comprendre qu’elles ont la même valeur intrinsèque que les hommes. L’éducation est essentielle, même si on attend d’elles qu’elles suivent les traces de leur mère et qu’elles effectuent les mêmes tâches ménagères pendant toute leur vie. La semaine dernière encore, nous avons récompensé 390 jeunes filles qui iront à l’université. Si une fille est mise sur le même pied qu’un garçon, elle trouvera sa place dans la vie et elle fera entendre sa voix.”

Le développement, une question de transformation

Carlos Lopes, qui est intervenu comme conseiller pour le comité de sélection indépendant du Prix 2012-2013, croit que les solutions pour relever les défis du développement en Afrique doivent venir du continent lui-même. À ses yeux, tant Bogaletch Gebre que le Dr Denis Mukwege, qui a remporté le Prix 2010-2011, catalysent de profonds changements au niveau local. “Leur action permet de créer un modèle universel qui démontre comment l’innovation peut transformer des communautés sans l’aide de gouvernements”, ajoute-t-il.

Denis Mukwege et Bogaletch Gebre affrontent des problèmes locaux complexes: le viol comme arme de guerre en RDC et des pratiques culturelles profondément enracinées en Éthiopie, qui mutilent et tuent des femmes et des jeunes filles. “Le développement, c’est une question de transformation”, affirme Carlos Lopes. “Mais on ne peut pas parvenir à une vraie transformation sans changer des communautés par des actions locales. Il peut être difficile de concilier les objectifs politiques et les éléments liés au contexte. Les pays ont besoin de tous ces ingrédients. Mais sans l’adhésion des communautés, le changement reste superficiel.”

Le rôle clé de l’innovation

En couronnant Bogaletch Gebre, le Prix braque les projecteurs sur une femme qui crée de nouveaux modèles de référence. Il met aussi en évidence l’approche et les valeurs qui contribuent au succès de son action. “Le Prix ne se contente pas de récompenser une personne, mais contribue à faire du développement un processus de transformation.”

Kembatti Mentti Gezzima-Tope (KMG)

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